Les deux hommes regardent, incrédules, le ciel au-dessus de la base aéronavale de North Island, près de San Diego, en Californie. Un petit avion de type DC 2 survole à une centaine de mètres d’altitude la piste d’atterrissage sans toutefois se poser. Soudain, ils comprennent pourquoi. Au-dessous de l’appareil, ils découvrent un homme suspendu, la tête en bas, accroché à l’avion par son parachute.

Ce 15 mai 1941, vers 9h30, le sous-lieutenant Walter Osipoff monte à bord de ce DC-2 pour un exercice de routine, accompagné de douze camarades. Il doit superviser cette séance d’entraînement de sauts qui comprend également le largage d’un certain nombre de conteneurs chargés de fusils et de munitions, le tout enveloppé dans des cylindres en toile.

En un instant, projeté hors de l’avion

Neuf de ses camarades ont déjà sauté et tous les colis sauf un ont été largués. C’est lorsque W. Osipoff s’apprête à pousser dehors le dernier colis que l’accident arrive. Le conteneur accroche accidentellement le cordon de déclenchement automatique de son parachute qui s’ouvre alors brusquement et entraîne le sous-lieutenant, en un instant et avec une violence inouïe, hors de l’avion, le blessant au passage, surtout à la tête. Mais au lieu de s’ouvrir normalement comme lorsqu’on déclenche le déverrouillage à bonne distance de l’avion, le parachute s’enroule autour de la roue de queue de l’appareil.

Dans le choc prodigieux, 24 des 28 points de fixation du harnais que porte le parachutiste sont arrachés, et W. Osipoff se retrouve suspendu dans le vide, à environ trois mètres au-dessous de l’avion, attaché à la roue de queue uniquement par une sangle, enroulée autour de la jambe, au niveau de la cheville.

Dans cette situation désespérée, il a la possibilité de déclencher l’ouverture de son parachute de secours, mais il y renonce. Évaluant rapidement le pour et le contre, il est persuadé que ce deuxième parachute déployé le tirerait brusquement dans le sens opposé de l’avion et qu’il risquerait alors d’être littéralement coupé en deux.

Johnson, le pilote aux commandes de l’avion ne peut pas voir la position exacte du parachutiste, mais il comprend suffisamment le drame en cours pour ne pas risquer un atterrissage d’urgence, qui entraînerait certainement la mort de son camarade. Privé de contact radio avec le sol, il ne peut même pas lancer un appel au secours. Il choisit alors de s’approcher de la piste d’atterrissage de la base aéronavale à basse altitude pour essayer ainsi d’attirer l’attention de ceux qui travaillent au sol.

C’est là que deux hommes, le lieutenant Bill Lowrey, un pilote d’essai de la base, et Mac Cants, mécanicien, en levant la tête, découvrent la situation dramatique de l’homme accroché par la jambe à l’avion.

Debout dans le cockpit ouvert, prêt à saisir
le parachutiste dans ses bras

Immédiatement, ils sautent dans le petit avion que le lieutenant Lowrey était en train de préparer, un avion d’observation à deux places, cockpit ouvert, et mettent les gaz, sans même attendre la réponse de la tour de contrôle à leur demande d’autorisation de décoller. Ils ne mesurent pas la difficulté de la mission, ils savent seulement qu’il y a là une vie à sauver et qu’il faut agir vite.

En quelques minutes, ils atteignent le DC-2. En s’approchant, ils réalisent que le vent est trop fort pour tenter un sauvetage. La communication radio entre les deux avions étant impossible, le lieutenant Lowrey, dirigeant son avion à côté de l’autre, fait de gros signes au pilote Johnson pour qu’il grimpe à 900 mètres d’altitude, espérant trouver un temps plus calme. Réduisant la vitesse à 160 km à l’heure et maintenant son appareil en ligne droite, celui-ci fait tout son possible pour offrir aux sauveteurs les meilleures chances de réussite.

Le lieutenant Lowrey, approchant par l’arrière, se trouve maintenant à peu de distance, mais pour se mettre dans une position permettant de sauver leur camarade, il faut tenir compte de plusieurs paramètres plus ou moins aléatoires, notamment du fait que le corps de W. Osipoff oscille constamment à cause du vent et qu’il risque d’être happé par l’hélice du petit avion bi-place.

De son siège, le mécanicien Mac Cants voit le corps inerte du parachutiste et le sang qui coule d’une blessure à la tête. Il se poste debout, le haut du corps à l’extérieur de l’avion, prêt à saisir le parachutiste dans ses bras.

Comme une approche latérale est impossible, c’est en maintenant son appareil juste en-dessous du DC-2, qu’à un moment donné, le corps de W. Osipoff frôle l’avion des sauveteurs. Mc Cants comprend que c’est l’occasion qu’il ne faut pas manquer. Tendant ses bras par le cockpit ouvert, il arrive à saisir le parachutiste et à le tirer vers lui. Il ne le lâchera plus, et W. Osipoff, dans un sursaut d’énergie, s’accroche désespérément à son sauveteur.

Mais tout n’est pas encore gagné. Il reste un problème à résoudre, et c’est un problème de taille. Osipoff est toujours attaché par la jambe au DC-2, et le mécanicien Mac Cants, ne pouvant plus lâcher le parachutiste blessé, se trouve dans l’impossibilité de couper le lien.

Alors, le pilote ne voit qu’une possibilité: se servir des pâles de l’hélice de son propre avion pour trancher le câble, une manœuvre extrêmement délicate. Mais avec une précision prodigieuse, s’approchant centimètre par centimètre, il réussit l’exploit.

«Un des sauvetages les plus audacieux
de l’histoire de la Marine…»

Cependant, à ce moment, le parachute, brutalement libéré, vient s’enrouler autour du gouvernail du petit avion, rendant le pilotage très aléatoire, mais encore une fois et sans perdre son sang-froid, le sous-lieutenant Lowrey réussit à le stabiliser, et cinq minutes plus tard, sous les applaudissements d’une foule de spectateurs qui ont suivi, seconde par seconde, le dramatique sauvetage, il se pose sur la piste d’atterrissage de North Island. Debout à l’arrière du cockpit ouvert, penché à l’extérieur de l’avion, le mécanicien McCants, tient fermement dans ses bras le parachutiste, sauvé après avoir passé 33 minutes entre la vie et la mort, suspendu par la jambe, la tête en bas.

Trois semaines plus tard, les deux sauveteurs reçoivent une reconnaissance officielle bien méritée. A Washington, le secrétaire à la Marine, Frank Knox, leur remet la Croix du service distingué dans l’aviation pour avoir effectué «l’un des sauvetages les plus brillants et les plus audacieux de l’histoire de la Marine».