« Nous avons monté le Kilimandjaro comme un défi, des personnes qui sont montées avec nous venaient pour gravir une montagne, mais moi j’y allais –avec une détermination qui m’était jusque-là inconnue– pour défendre un projet. Nous nous sommes retrouvés en haut, épuisés, avec des vêtements complètement trempés par moins quinze degrés, mais le but était d’atteindre le sommet pour en faire un tremplin, pour pouvoir arriver à l’Assemblée nationale et se battre pour toutes les personnes, enfin, sans prétention: pour pouvoir participer au combat de beaucoup de personnes à travers l’accessibilité en France.»…

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Dans le cours de l’existence, surviennent parfois des rencontres qui ne laissent pas indifférent, elles marquent même, profondément, définitivement…

Il en est ainsi quand votre chemin croise celui de Yann Jondot, surtout si vous pouvez prendre le temps de l’écouter dans un moment de partage qu’il vous accorde.

A 22 ans, âge où commencent à se concrétiser les projets de vie, son destin a brusquement basculé quand il a réalisé se «réveillant» d’un dramatique accident de moto que jamais plus il ne recouvrerait l’usage de ses jambes…

Ce n’est pourtant pas cette terrible paraplégie qui fait de lui la personne «hors normes» et hors du commun qu’il est devenu, mais bien l’extraordinaire volonté de prendre en main cette nouvelle destinée et de contribuer à améliorer celle des autres, l’exceptionnelle détermination à mener ce difficile combat pour lui-même et pour ses pairs, prêt à relever les petits et grands défis qui s’imposent et d’autres qu’il se propose. Pour atteindre le but, sans reculer, ni baisser les bras, rayonnant d’empathie et d’énergie communicatives…

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Voudriez-vous vous présenter brièvement ?

«Je suis habitant du Morbihan, ancien maire et aussi un ancien international de tennis de table. Mon métier est éducateur sportif. J’ai 58 ans, et cela fait 36 ans que je suis en fauteuil roulant, que je vis à travers ce fauteuil, plein d’espérance…»

Comment ce terrible handicap a-t-il surgi dans votre existence ? Quel accident l’a-t-il causé…? Comment avez-vous vécu ce dramatique moment ?

«Je me permets de répondre en deux temps. Le premier temps c’est l’accident: jeune homme travailleur, je ne buvais ni ne fumais, mais je roulais très vite, trop vite à moto. Je venais déjà de casser ma propre moto, quand peu de temps après, passager à l’arrière de celle d’un copain, nous avons glissé, en plein été, dans un virage, sur ce que l’on appelle le verglas d’été. Quand il fait très chaud, après une pluie, le dépôt de particules présentes sur la chaussée: carburant, huile de moteur, résidus d’échappement, etc., la rend très glissante.

Je me suis littéralement envolé quand la moto a glissé, je suis passé par-dessus un pont et je me suis, de façon très brutale, cassé le dos sur un rocher. La moelle épinière, lien entre le cerveau, les membres, les muscles, a été touchée, broyée… Je suis tombé dans le coma, juste après avoir entendu un pompier m’encourager: «Ça va aller, Yann»… Je ne garde que ce souvenir reconnaissant avant un trou noir complet, tout s’est évanoui dans mon esprit.

Je me suis réveillé dans la nuit sur un lit d’hôpital. J’avais dû être très agité avant, parce que j’étais attaché et la très forte douleur que je ressentais me faisait prendre conscience que quelque chose d’important se passait… J’aurais voulu m’échapper du lit, mais j’étais retenu par des sangles, et aussi par ma paraplégie.

Après, tout est allé très vite: sans “prendre des gants”, ils m’ont annoncé que la moelle épinière étant très abîmée, je ne remarcherai plus!

S’est alors déroulé un processus difficile: au début l’on a envie de s’échapper, de mourir, parce que l’on a mal et que l’on ne voit pas d’horizon. Pendant une semaine, j’ai vraiment voulu me suicider. Puis à un moment, j’avais les poumons très touchés aussi, s’est produit comme un engorgement qui m’a fait vivre cette étonnante expérience que beaucoup ont relatée: je me suis trouvé dans ce fameux tunnel…

Et là, j’ai vraiment senti que j’avais le choix, c’était impressionnant… Je réalisais que je n’avais aucun bagage et j’étais plutôt «hors-jeu» parce que ne connaissant absolument rien dans ce domaine… Mais je me suis dit: «Quand je reviendrai, là j’aurai des bagages!».

Et à partir de ce moment-là, aussi grâce à mon entourage familial, mon épouse qui était mon amie à cette époque, j’ai vraiment eu une volonté de vivre, ce qui est très important!

C’est pour cela que je parle de deux temps: d’abord un grand désespoir, une terrible douleur puis ensuite, cette vision du lendemain que je pouvais quand même imaginer avec beaucoup de bonheur, c’est vraiment le mot.

Et quand je me suis «réveillé» de tout cela, j’ai pris cette notion “du cadeau mal enveloppé”. J’ai vraiment eu l’impression que nous étions à Noël: tout le monde a un beau cadeau bien emballé, et vous en voyez un, entouré d’un bout de papier journal… Vous vous dites alors: “Pourvu que ce ne soit pas le mien!”

C’est l’accident! Mais après, quand vous l’ouvrez, vous voyez que c’est un beau cadeau de vie… C’est parti comme cela! Et mon handicap, je le considère aujourd’hui comme une période de ma vie qui m’a servi de tremplin pour repartir sur quelque chose de nouveau.

Je fais très attention aux autres et je fais très attention à moi aussi…»

Vous avez non seulement su vous adapter à votre paraplégie et envisager un nouvel avenir, mais vous avez aussi choisi de défendre la cause de tous les handicaps… Comment est né cet engagement ? Qu’est-ce qui vous motive encore aujourd’hui ?

«L’engagement, c’est la volonté de ne plus vivre en égoïste; ma jeunesse telle que je l’avais vécue était un peu égoïste. Je voulais désormais m’ouvrir aux autres. Sans surtout avoir la prétention de “faire” pour les autres quand l’on ne sait pas le faire, mais tout ce que j’apprends, toutes les expériences de tous les jours, de ma vie, je le mets à la disposition des autres…

Il était très important pour moi de me construire, de construire une famille.

Certaines questions me “travaillaient” beaucoup. Notamment une, et cela peut paraître un peu bête: mes parents qui tenaient un restaurant, étaient très occupés, mais mon père avait pris le temps de m’apprendre à faire du vélo et je ne cessais de me demander si je pourrais un jour avoir un enfant et connaître moi aussi la joie de pouvoir partager ce moment-là avec lui…

Ce sont des petites choses toutes simples comme celle-là, qui paraissent complètement anodines pour certains, mais qui font partie de notre ADN, de notre vie, du bon moment que vous avez partagé avec quelqu’un que vous aimez. Et la question vous taraude.

En fait, j’ai pu apprendre à faire du vélo à presque la moitié des enfants du bourg de Langoëlan, parce que la position en fauteuil est pour cela idéale!

Beaucoup de questions aussi concernant la vie de couple, de famille, que l’on ne se pose pas quand tout va bien…

C’est vraiment une période de vie où il y a une transition où, même quand l’on est très jeune, l’on devient très vite plus qu’adulte…

Depuis, je me plie à une règle: je fais ce que je sais faire, mais je le fais bien! Et aussi, je réalise une action pour les autres chaque jour.

Je ne considère pas que je suis au service des autres, parce qu’en réalité, cela fait du bien d’être avec les autres.

Je voyage beaucoup, je traverse le monde à travers le sport et ma mission gouvernementale, mais ce qui compte le plus pour moi, ce sont les rencontres humaines. Et je vis chaque rencontre, même ici, comme un voyage, c’est un échange, c’est transversal! L’on reçoit parfois plus que l’on donne et il faut savoir l’apprécier…»

Vous vous êtes également engagé dans la politique de la cité comme maire, élu communal et intercommunal. Pourquoi cet engagement ? Votre paraplégie vous a-t-elle compliqué aussi la tâche en ce domaine ?

«Ce qui était important, c’est de voir au-delà de la personne en situation de handicap, la personne elle-même, personne à part entière. Et je travaille sur beaucoup de thèmes différents du handicap, notamment dans ma fonction de vice-président en charge des solidarités au bureau communautaire du Roi Morvan.

Ce n’est pas parce que l’on est en situation de handicap que l’on ne doit s’occuper que du handicap, au contraire!

En tant qu’éducateur sportif, quand un jeune homme de 16 ans “met la pagaille” dans une salle où se trouvent une trentaine d’enfants, que vous arrivez avec votre fauteuil et que le trublion vous regarde et comprend que l’autorité ce n’est pas la force, mais plutôt la technicité, l’intelligence collective… le fauteuil s’avère être un excellent outil pédagogique!

C’est aussi un outil de vie qui est hélas encore parfois considéré encore comme “un chat noir”. Quand j’ai fait le tour des mairies de France, proposant aux maires d’essayer un fauteuil pour se mettre en situation, trois ont refusé de s’y installer parce qu’ils avaient peur que cela leur porte malchance!

Et l’on a aussi encore l’idée médicale du fauteuil, le “petit cercueil” comme il est parfois appelé…

Mais le fauteuil est vraiment un bel outil de vie! C’est lui qui me soutient physiquement et m’offre cette liberté. Et je m’en sers beaucoup dans tout ce que je fais.

Par contre, dans le discours, je dirais de politique, comme dans le discours de mes fonctions d’entraîneur sportif, en fait, je n’y pense jamais. Il faut savoir en faire abstraction pour ne considérer que la personne elle-même, interlocuteur comme un autre… C’est important dans la notion du regard de l’autre.

Quand nous arrivons en fauteuil, c’est vrai qu’au début il y a une petite interrogation, mais, au-delà de ce fauteuil, l’on perçoit très vite la personne, l’on regarde à sa compétence, son intérêt…

Le regard que l’on a des autres, c’est un peu le regard que l’on a sur nous-mêmes.»

Vous avez vous-même contribué de façon directe à la création d’outils favorisant l’accessibilité des personnes souffrant de plusieurs types de handicap. Pouvez-vous nous en dire plus ?

«Ce sont les cas concrets de personnes en difficulté après un AVC, malentendantes ou âgées se déplaçant en déambulateur qui m’ont alerté et motivé… et cette notion d’accueil de tous.

Une personne isolée, qui ne peut plus ou qui n’ose plus sortir de chez elle, c’est dix ans d’espérance de vie en moins ! Quand l’on y réfléchit, l’on essaie de trouver des solutions, et il en est de toutes simples: c’est la sonnette installée à l’entrée d’une mairie, la petite rampe amovible, l’amplificateur de son, des pictogrammes en braille, etc.

Nous avons mis en place une charte en ce sens avec les mairies de Bretagne et au-delà en France. Nous avons aussi créé un “kit de motivation” comprenant ces équipements légers pour faciliter les déplacements de tous les concitoyens.

Tout cela sert aussi à développer la notion de l’autre, une certaine sensibilisation et mobilisation des élus eux-mêmes. Ce n’est pas vouloir tout améliorer ou transformer, mais déjà passer une information, montrer que tous ont la possibilité de réaliser des avancées toutes simples.»

Une mobilité réduite n’exclut pas la possibilité de pratiquer des activités sportives; vous en avez pratiqué à haut niveau (équipe de France handisport de tennis de table), pouvez-vous nous dire davantage sur votre parcours et engagement sportif ?

«Mon engagement sportif est important pour moi dans deux sens.

Le premier et le principal: c’est d’être en bonne santé et d’avoir de la force. Je ne peux utiliser que la partie supérieure de mon corps, mais je fais presque 40 transferts par jour, pour passer de mon fauteuil à mon lit, aux toilettes, etc.

Alors, il est vrai que j’ai par ailleurs un parcours sportif assez important, mais la vraie compétition que nous avons, nous, en situation de handicap, c’est notre vie quotidienne!

Et tout ce qui était international de tennis de table, défis, kilomètres, tout ce que j’ai fait, ce n’est qu’un entraînement pour ma vie quotidienne.

Quand on me demande qui est mon idole, la personne qui me motive et me donne envie, je réponds que c’est Pierrette! Et qui est Pierrette? C’est cette dame de la MAS, maison d’accueil spécialisé, que j’ai vue mettre un an à lever la main pour passer une balle dans un anneau et la faire tomber dans une boîte en dessous… un an, et avec le sourire! Eh bien, c’est cela en fait, la vraie compétition!

La mamie qui prépare un poulet rôti, et qui malgré l’arthrite qui la fait souffrir, épluche des pommes de terre pour que le dimanche midi toute la famille soit réunie et se régale, est une compétitrice! C’est quelqu’un! Et c’est dans les valeurs du sport, c’est le partage, le dépassement et le don de soi, l’envie d’être avec les autres, suivre certaines règles…

Mon vrai parcours sportif, c’est celui de pouvoir bien vivre. J’entraîne beaucoup de gens, je fais beaucoup de choses, mais la base, c’est juste de se rendre compte que pour une personne en situation de handicap, de vieillesse, de difficulté, cette notion de compétition est réelle dans son quotidien.

Ce que je fais qui est un peu extraordinaire n’est rien par rapport à mon quotidien, parce que mon quotidien, c’est ma vie. Être en échec au milieu d’une partie de tennis de table ou alors que je suis en train d’entraîner quelqu’un, c’est réparable, mais ne plus pouvoir me lever, ne plus pouvoir aller dans mon fauteuil, c’est une condamnation!

La compétition et le sport, avec ses valeurs humaines très fortes, entrent dans des bases de vie que j’espère toujours avoir, savoir partager et faire comprendre.

Ce sport, c’est ma vie, d’autres personnes ont d’autres solutions, pas moi: j’ai deux bras, et ces deux bras-là, ils doivent bien fonctionner!

Nous avons monté le Kilimandjaro comme un défi, des personnes qui sont montées avec nous venaient pour gravir une montagne, mais moi j’y allais –avec une détermination qui m’était jusque-là inconnue– pour défendre un projet. Nous nous sommes retrouvés en haut, épuisés, avec des vêtements complètement trempés par moins quinze degrés, mais le but était d’atteindre le sommet pour en faire un tremplin, pour pouvoir arriver à l’Assemblée nationale et se battre pour toutes les personnes, enfin, sans prétention: pour pouvoir participer au combat de beaucoup de personnes à travers l’accessibilité en France.»

Pour attirer l’attention sur les problèmes d’accessibilité, vous avez en effet relevé d’incroyables défis tels que gravir en joëlette ce «toit de l’Afrique» de 5895m, descendre en pirogue les fleuves Maroni et Oyapock en Amazonie, ou encore, plus localement, parcourir en fauteuil roulant 60 km en 3 jours le long du canal de Nantes à Brest… L’objectif initial a-t-il été atteint (attirer l’attention) ?

«Oui, la preuve: vous m’en parlez!

Tout cela s’est réalisé dans des circonstances d’actions…

En ce qui concerne le canal de Nantes à Brest, les personnes qui s’en occupent m’ont appelé pour me faire part de leurs projets d’aménagement pour le rendre plus accessible. Je leur ai proposé que nous le parcourions ensemble, qu’ils le vivent avec moi –équipé d’un handbike– pour vraiment se rendre compte et que nous, personnes handicapées, ne soyons pas spectateurs de ce qu’ils prévoient mais acteurs, réalisateurs.

Apportant des solutions toutes simples, de manière très concrète: la taille des barrières à chicane, la hauteur des bancs, la dimension des nouvelles places réservées aux personnes handicapées, etc.

Au mois de juin, une foule de personne s’est jointe à nous quand nous avons décidé de parcourir en 3 jours 60 km –en fauteuil pour ma part– le long du halage entre Pontivy et Hennebont. Des personnes âgées, en situation de handicaps visuel, physique, psychique ou mental, leurs familles et des éducateurs, ont pris part à cette action que nous avons appelée le défi, non pas de la flamme olympique mais de la “flamme de vie”!

Les circonstances qui m’ont mené au Kilimandjaro étaient différentes… Tout jeune maire, j’avais mis en place les premières maisons “adaptables” et présenté ce principe au Sénat qui l’avait validé promettant une subvention spéciale à chaque commune de France!

Mais entre-temps ont eu lieu les élections à la suite desquelles les sénateurs en question n’étaient plus là! Le projet n’aboutira donc pas! J’en étais révolté et j’ai décidé d’adopter une autre stratégie: les élus sont des gens “de passage” –même quand ils font du très bon travail–, c’est donc la société elle-même qu’il faut mettre dans la décision!

Je vais grimper le Kilimandjaro en disant que j’arrive à monter le plus haut sommet du continent africain mais que je n’arrive pas à entrer dans toutes les préfectures –et autres bâtiments publics– de France!

A travers cette action, c’est un message politique et social qu’il fallait faire passer.

L’impact de cette expédition a été tellement fort que le lendemain, j’étais à l’Assemblée nationale puis au Sénat. J’ai officiellement été nommé ambassadeur de l’accessibilité. Et depuis je mène ce combat.

Il faut le sensationnel pour être entendu et écouté! Il a fallu l’extraordinaire pour améliorer l’ordinaire, mais c’est quand même triste d’être obligé d’en arriver là !»

Comment vous êtes-vous préparé pour ces grandes expéditions (déjà de véritables défis pour une personne sans handicap), sur le plan physique, pratique ?

«Essentiellement par la conviction!

La simple conviction de se dire que c’est important, et que l’être humain peut aller très loin. J’ai puisé dans la force féminine de ma femme, sans elle je ne serais pas là, de ma mère aussi, sans elle non plus, je ne serais pas là…

J’y ai fait allusion, pendant l’ascension du Kilimandjaro, quand à un moment, l’avant-dernier jour, tout le monde a voulu abandonner (et la moitié l’a fait); je suis allé trouver le chef d’expédition avec la détermination qu’il fallait à tout prix continuer à monter, aller jusqu’au bout! Cette action avait trop d’importance!

Oubliant le petit gâteau aux protéines, unique nourriture que je pouvais m’autoriser par jour, et mes jambes qui peut-être étaient en train de geler entraînant la gangrène, j’avais uniquement en tête trop de ces gens que j’avais vus souffrir de tant de manières: je ne pouvais pas faire demi-tour! Cela aurait coûté toutes les actions que nous avons pu mener aujourd’hui…

Il restait peut-être 600 mètres, puis nous serions là-haut et à partir de là, nous allions pouvoir travailler et faire tellement de choses pour eux!

Il y a l’extrême du combat contre la nature, mais l’extrême quand on se bat pour une conviction est encore d’un autre ordre…

C’était l’esprit de l’action, une part de don de soi, loin du tourisme et de l’exploit sportif, j’y suis allé pour une raison, et cette raison je l’ai encore dans le corps et c’est par elle et pour elle que j’avance…»

Qu’est-ce qui s’est révélé le plus difficile lors de ces expéditions ?

«La nature est imprévisible, les premières étapes s’étaient très bien passées mais l’avant-dernier jour, la pluie est tombée sans discontinuer. Nous étions des amateurs, tous complètement trempés, sans compter la fatigue et le froid…

Il faut une épreuve comme cela pour découvrir les gens, les connaître. Elle révèle…

Je ne veux pas entacher ni valoriser certaines personnes, mais j’ai vu l’humain ce jour-là. Et je me suis dit, que c’est là peut-être que la personne doit prendre sa place sans que le handicap ne compte plus. C’est celui qui va être le plus fort dans sa conviction qui va emmener tout le monde. C’est le mental. Et ce mental-là, il faut le maîtriser et le garder…

Sinon, dans un tout autre domaine, j’ai aussi mesuré la difficulté que nous avons à nous extraire du regard européen…

Au cours de l’opération «Handi’cap sur l’Amazonie», dans un petit village reculé près du fleuve Maroni en Guyane, j’ai fait la connaissance d’une personne en situation de handicap qui vivait dans des conditions qui, pour nous, donnent une sensation de grande pauvreté… Je me suis donc proposé de trouver une solution pour lui permettre de vivre à Cayenne, en ville avec plus de confort… Lui ne m’a rien dit, mais le chef du village est venu me trouver me reprochant gentiment cette idée folle que j’avais suggérée: cet homme leur était précieux, c’est lui qui s’occupait de tout au village, notamment de l’aspect administratif, etc. Il avait trouvé là sa liberté et était heureux ainsi… Je suis retourné le voir, confus, il a souri: en effet, ce qu’il espérait de moi tout au plus, c’étaient deux coussins pas trop mal, gonflables, qui lui éviteraient les escarres…

Quelle leçon j’ai reçue ce jour-là! Mais j’apprends tous les jours!

Il y a les différences de culture, de nature, d’environnement, mais l’humain a toujours besoin de sa liberté! Et s’occuper de la vie d’un autre est convenable, à partir du moment où il est vraiment partie prenante des décisions…»

Quels autres souvenirs gardez-vous de ces voyages ? Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

«En Afrique, c’est le sourire: il est d’une richesse!

Après la montée du Kilimandjaro, à l’hôtel je ne dormais pas bien, il faisait chaud…

Je me levais donc à cinq heures du matin et malgré les recommandations, je “m’échappais” discrètement tous les jours pour aller seul, en ville au marché. Et là, malgré la barrière de la langue, je faisais des rencontres magnifiques!

La sensation de danger a fait place à une sensation de liberté très forte que j’ai beaucoup appréciée…

Partout où je suis allé dans le monde, pas qu’en France, je n’ai jamais eu de problème avec l’humain, jamais! Au-delà des différences de langue, de handicap, de rang social…

Et je vis comme cela depuis 37 ans! Les seuls problèmes que j’ai eus avec l’humain, c’est dans les premières années de ma vie, avant l’accident, je trouve que c’est plein d’espoir!

Voyager à travers le monde, à travers les océans et les continents, c’est bien, mais en fait, le vrai voyage, c’est tous les gens que vous rencontrez tous les jours et avec qui l’échange vous fait voyager!

C’est avoir “la notion de l’autre”, et de tous mes voyages, ce que je garde comme meilleurs souvenirs, c’est un sourire, un regard…

En Jordanie, pays arabe et musulman dans lequel je disputais ma première compétition internationale, alors que je m’entraînais (et avant d’en arriver là, cela avait été 7 heures d’entraînement 7 jours sur 7, le plus souvent avec un robot…), j’ai remarqué parmi les compétiteurs une jeune femme voilée, amputée d’un bras… Dans des circonstances assez incroyables et contre toutes les règles de “bienséance” de ces pays-là, j’ai pu échanger des balles avec elle… Nous ne nous sommes pas adressé la moindre parole mais je garderai toujours le souvenir de ce regard et du courage qu’il incarnait!

Le sport, ou des valeurs, peuvent être plus forts que beaucoup de choses qui nous bloquent, ce peut être la religion, la politique… Parfois l’humain passe au-dessus! Et ce sont ces moments qui pour moi ont une vraie valeur.

En rentrant de Jordanie, je n’ai pas pensé à ma compétition, mais à cette dame… en me disant juste que j’avais pu échanger avec cet être humain tellement différent…»

Vous qui, avant votre accident, rêviez d’être pompier, vous avez l’opportunité aujourd’hui d’être leur coach sportif! Comment cela s’est-il concrétisé ?

«Cela s’est fait très naturellement, la caserne ici avait besoin d’un coach. J’étais connu sportivement dans la région et comme éducateur aussi, l’amicale des pompiers m’a demandé si j’étais d’accord de venir les entraîner. La période d’essai a été probante, les médias –dont France 3– en ont parlé…

C’est original et intéressant, nous travaillons ensemble très sérieusement et cette année, toujours dans l’optique d’une amélioration, nous avons ajouté une nouvelle option qui inclut les familles des pompiers. Conjoints et enfants ont peu l’occasion de fréquenter la caserne, maintenant, tous les mercredis, ils y viennent pratiquer du sport. C’est aussi l’occasion de se rencontrer et de mieux comprendre le métier ou l’engagement du membre de la famille et de ses collègues…

J’entraîne, bénévolement bien sûr, les enfants de 17h à 18h, puis les adultes jusqu’à 20h.

Et ces enfants qui auront eu, dès leur jeune âge, un coach sportif en situation de handicap en auront forcément une vision différente…

Mon rêve de devenir pompier que j’avais cru brisé, a ainsi pu se réaliser, par un autre chemin, dans une autre fonction… qui me permet aussi d’éponger en action une dette de reconnaissance, n’oubliant jamais ce pompier venu me chercher dans le fossé qui m’avait dit: «ça va aller!», il avait raison: «ça a été!». Mais sans lui, je n’aurais plus été de ce monde et je n’aurais pas eu cette belle vie. J’y pense toujours quand j’entraîne un pompier, si tu as la condition physique qu’il faut, un moment, en une seconde parfois, tu vas pouvoir sauver une vie! C’est motivant!»

Qu’est-ce que le «casque d’argent» que vous avez reçu ?

«Une année, à la fin de la cérémonie de remise des galons et des médailles à la Sainte Barbe, le capitaine a surpris en annonçant qu’il allait offrir “le casque d’argent” à un pompier particulier parmi eux… Faisant partie de l’effectif de façon un peu «officieuse», je ne m’y attendais pas du tout et j’en ai été profondément touché! C’est l’une des plus belles récompenses que j’ai reçues!

Depuis, il est de tradition parmi nous de l’offrir à des pompiers accidentés dont le rêve s’est arrêté parce qu’ils ne pourront plus prendre leur service en tant que tels ou à des membres de famille ou des proches particulièrement méritants… Nous pouvons aussi le faire lors de voyages. Ils sont un symbole qui montre que l’on peut prendre part à une action sans être dans une “conformité”, qu’il est possible de le faire différemment…»

Vous avez été nommé ambassadeur national de l’accessibilité en 2018, est-ce que cela vous a permis de faire avancer la cause pour laquelle vous bataillez ?

«C’est par Sophie Clusel, alors secrétaire d’État, que j’ai reçu ce titre et cette mission. (J’ai même été nommé «ambassadeur des ambassadeurs» coordonnant les actions des jeunes engagés dans ce domaine en service civique.)

Ce statut m’a ouvert bien des portes, me permettant de me rendre officiellement un peu partout. J’ai par contre voulu le faire bénévolement, refusant toutes aides et indemnités pour toujours garder ma liberté! J’étais élu mais entendais rester un “électron libre” défendant ses idées et sa vision du handicap.

D’ailleurs, déjà la remise de la Légion d’honneur, j’ai décliné “l’invitation” à me rendre aux Champs Élysées pour la recevoir: j’étais maire, ma commune aussi fêtait le 14 juillet, c’est là que je devais être!

Ce n’était que la première divergence! C’est un poste politique aussi, où l’on est censé suivre la dynamique impulsée par le gouvernement. Des décisions étaient en contradiction avec ma conception du handicap… D’ailleurs j’ai décidé de mettre fin à cet engagement à la fin de l’année. Cela fera 10 ans –parce que je compte à partir du moment où j’ai été élu– mais je considère que les promesses de la loi 2005 n’ont pas été tenues et je ne veux pas en être otage ou complice…

J’ai donné le maximum que je pouvais faire et je ne le regrette pas. Mon épouse s’y est pleinement associée, allant jusqu’à se proposer de travailler le week-end afin de payer l’essence dont j’avais besoin pour pouvoir continuer à remplir ma mission. C’est vraiment un engagement familial très fort!

Mais j’ai toujours cherché la liberté dans ce que je fais, et là, les lois n’ayant pas abouti, je vais avoir la liberté d’arrêter. Je vais continuer à œuvrer bien évidemment, mais différemment…»

Vous avez créé le fonds de dotation qui porte votre nom, quel est son objectif ?

«Ce n’est pas moi qui l’ai créé, l’on m’a demandé l’accord d’utiliser mon nom…

Je n’en suis pas le président mais j’ai grâce à lui un employeur. Il me permet de travailler sous une responsabilité et d’être ainsi assuré dans mes actions.

C’est un support associatif très fort par le biais duquel nous pouvons réunir de l’argent assez rapidement auprès de donateurs, pour ensuite le donner aux personnes qui en ont besoin. Ce peut être, par exemple, une famille dont l’enfant est atteint d’une maladie orpheline qui nécessite l’aménagement de la maison pour qu’il puisse continuer à y vivre.

Ce fonds de dotation est fréquemment utilisé pour ce type de financement mais pour bien d’autres également…»

Vous êtes également engagé dans des actions de récupération de matériel médical avec l’association «Handihelp 56» notamment. En quoi consistent ces actions ?

«Il est temps d’ouvrir un peu les yeux et d’agir, chacun dans son domaine et son quotidien: l’on ne peut pas continuer à tout jeter à la poubelle comme cela se fait en France!

La récupération et la restauration des fauteuils n’est qu’un exemple de ce qui peut être fait.

Sur mon fauteuil, tous les éléments: pneus, roues, palette de devant… ont été récupérés, chacun dans un endroit différent! Il sort donc de la poubelle, mais je le trouve génial: c’est mon fauteuil, c’est mes jambes, c’est ma vie! Je ne le changerais pour rien! Il m’a juste fallu passer un peu de temps pour le bricoler et maintenant donner un tour de clé de temps en temps… Il est un peu usé mais “increvable”: j’ai tout fait avec lui, les compétitions sportives, les expéditions…

Et je ne me verrais pas proposer aux gens des fauteuils récupérés si le mien n’en était pas un! Nous en distribuons alentour, en Bretagne, et quand il nous en reste, nous les envoyons aussi en Ukraine, en Roumanie ou au Maroc…

Il en est de même pour les lits d’hôpitaux. Nous en récupérons mais n’ayant pas le droit de les redistribuer en Europe parce que des lobbies l’empêchent, nous les transformons, en tables à repasser réglables ou, agrémentés d’un petit rail, ils servent aussi dans des ateliers d’insertion pour la mécanique ou le bricolage…

Nous ne sommes pas citoyens que pour recevoir, nous avons aussi des devoirs et cette démarche peut également se faire dans d’autres domaines comme le vêtement… je suis aussi président de la Croix rouge de mon secteur.»

Le handicap! Ce terme recouvre beaucoup de réalités plus ou moins hypothéquantes; quels sont les handicaps les plus courants ? Y en a-t-il qui sont moins apparents ?

«Sur les 12 millions de personnes en situation de handicap, nous sommes une minorité en fauteuil (5-6%), malgré l’image que beaucoup de personnes se donnent aujourd’hui du handicap à travers le fauteuil, parce que nous avons un handicap très visible… Il y a beaucoup d’autres handicaps invisibles: auditifs (les plus répandus), visuels, psychiques, mentaux, etc.

Moi, je suis certes en fauteuil et vous avez pu mesurer mon niveau de handicap, mais je n’ai pas mal, je ne souffre pas, et je ne l’échangerais pas contre certaines migraines, dépressions ou même insomnies!

Il faut avoir la notion du handicap invisible, la notion de l’autre et du non-jugement… Combien de personnes ont été injustement traitées de fainéantes!

Tout est relatif et peut-être une question d’acceptation, de résilience ou de “domestication” du mal… Mais comment juger une personne? L’intensité de sa souffrance? Qu’est-ce que je sais de l’autre, de ceux qui souffrent tellement sans pouvoir mettre de nom sur leur douleur, (pour moi, je sais que c’est un problème de moelle épinière, je n’ai pas de questions à me poser), de ceux qui en viennent à se suicider?

Pour mieux vivre, il faudrait être capable de communiquer davantage, de discuter, d’avoir des ouvertures et des possibilités de ne pas se sentir seul, de savoir un peu ce qu’il se passe: quand je me suis réveillé du coma sur mon lit d’hôpital, je ne comprenais pas ce qu’ils me disaient, j’ignorais ce que signifiait “paraplégique”, je n’avais aucune connaissance du handicap. J’aurais réagi différemment s’il y avait eu sensibilisation, ouverture, connaissance des possibilités, si j’avais connu un “Yann Jondot” avant d’être confronté aux séquelles de l’accident. J’aurais su qu’on pouvait faire des choses, prendre le train, l’avion, avoir des enfants… c’est plein d’espoirs !»

Votre épouse (alors future épouse) vous a soutenue dans votre combat pour retrouver de la mobilité et retrouver goût à la vie… vous êtes aujourd’hui père de 3 enfants…

Le handicap est quelque chose de difficile pour celui qui en est porteur, mais il est aussi impactant pour ses proches. Quel est le rôle de la famille?

«Nelly, ma femme est avec moi parce que je l’aime et qu’elle m’aime… Autant d’autres personnes peuvent ne pas être persuadées de cela, nous, nous en sommes certains: nous nous aimons d’un amour profond! S’il m’arrivait d’avoir un gros grain de beauté au milieu du visage et que demain elle devenait chauve et se mettait à boiter: cela ne changerait rien!

Je suis aussi papa et grand-père, et c’est une telle joie de vie que j’ai envie de continuer à vivre et d’avoir peut-être la chance d’avoir des arrière-petits-enfants!

Je suis pleinement acteur de ma vie et cela représente quelque chose pour les personnes de mon entourage… Jamais, à aucun moment, elles ne m’ont dit ou fait sentir que mon handicap les gênait: c’est plutôt une fierté d’être ensemble, je suis fier d’eux et ils sont fiers de moi! Nous sommes tous différents, mais la différence est une richesse! Et dans la famille comme dans la société, il y a une place pour tout le monde…

C’est très important d’être soutenu, d’être aidé, d’avoir un rôle, une identification sociale et familiale. Je suis profondément reconnaissant à Nelly, à ma mère, mes sœurs et aux infirmières qui m’ont aidé: les femmes ont une force particulière par l’instinct maternel et tout l’amour qu’elles expriment naturellement dans la difficulté. C’est le premier lien que j’ai ressenti… Il est plus difficile pour un homme de se dévoiler, ils ont cependant eu un rôle aussi, différent, mais très important également.

Mon père qui avant ne m’embrassait jamais, a commencé à me faire la bise tous les matins après l’accident…

Il y a le côté rupture mais aussi le côté renaissance, naissance d’une nouvelle situation. L’on se retrouve avec un climat d’environnement humain que nous façonnons.

A un moment, j’ai proposé à Nelly de me quitter: elle était toute jeune, elle n’allait pas gâcher sa vie en restant avec moi à demi-comateux, prêt à “claquer” –c’est hélas bien le mot– à chaque instant… Elle m’a répondu qu’elle s’attendait bien à ce que je lui dise cela mais qu’il ne valait pas la peine de perdre son temps avec de telles considérations: il n’en était pas question! La force de telles paroles dans de telles circonstances vous pénètre. Qui est capable de s’exprimer ainsi? C’est l’amour, que de l’amour!

C’est tellement important quand vous vous trouvez «tout en bas» et que vous devez vous reconstruire, que vous avez tout à reconstruire…

Je considère que j’ai de la «chance», et je veux le partager, toujours redonner l’espoir autour de moi…»

Fort de votre expérience, si vous aviez à recommencer ce parcours, comment l’aborderiez-vous ?…

«En aurais-je le courage ?

Et si j’avais su à quel point cet engagement est fort et prenant comme «une flamme qui vous consume», aurais-je été capable de me lancer dans cette «mission»?

Ma vie est une aventure, elle est plus fragile encore que d’autres et je ne sais pas ce que me réserve l’avenir, je veux en apprécier chaque journée, chaque minute…

Et quand l’on s’étonne que je sois toujours si positif, je réponds: comment voulez-vous que je sois négatif? Je n’en ai pas le droit, je ne peux pas me le permettre !»